vendredi 25 juillet 2008

Livre 2 : L’ILE Où LA TORTUE ÉCOUTAIT À LA PORTE

L’ILE Où LA TORTUE ÉCOUTAIT À LA PORTE


Corfou est vert vénitien et aimée du soleil. Sa richesse est lénifiante. Ses vallées sont peintes à grands traits jaunes et rouges.

Lawrence Durrell
(L’esprit des lieux)

A : Tu aimes Venise. Tu aimeras donc certainement la ville de Corfou, où l’on débarque sur l’île venant de la mer. Ici, comme dans l’antique Raguse de Croatie, l’influence vénitienne est largement présente sur les façades, dans l’urbanisme et la culture de la ville. L’été, dès 18 heures, on joue de la musique classique, à l’ombre des deux citadelles qui surent résister à l’invasion turque. J’aime, l’été, être attablée à la terrasse d’un de ces cafés sous les arcades, et regarder passer les Corfiotes à l’heure de la passagieta. J’aime aussi, au petit matin– quand, exceptionnellement je me suis couchée de bonne heure ! – admirer la beauté de la ville dans les premiers rayons du soleil, aux premiers bourdonnements du clocher de Saint Spyridon.
J’aime particulièrement, à ce moment précis, les élégantes et longues arcades de l’Esplanade Française. Car je ne te l’ai pas dit, après les vénitiens, les Français, sous Napoléon, avant les Anglais, ont laissé leurs empreintes…

Z : « Bien que la ville ne soit qu’une suite de projets avortés, vénitien, français et britannique, elle n’en demeure pas moins un chef d’œuvre. », écrit Durrell. Peut-être est-ce précisément l’assemblage particulier de ces projets avortés qui en fait toute la beauté !

A : Peut-être. Mais je dois te dire que l’endroit que j’aime par-dessus tout, dans l’île de Corfou, c’est PALIOKASRITSA, sur la côte ouest.

Z : La légende raconte que c’est dans sa baie qu’Ulysse, ayant quitté Calypso, échoua avec son radeau, après plusieurs jours d’errance. C’est là qu’il rencontra donc Nausicaa. La description qu’en fait Durrell dans « l’Ile de Prospero » est enthousiaste. Il faut dire que c’est dans cette île que, jeune écrivain, il s’est retiré en compagnie de sa femme. Il décrit :
« Noyée dans les oliviers, la petite baie (de Paliokastritsa) est d’une perfection à vous couper le souffle : c’est une sublime conspiration de lumière, de bleu et de cyprès. La face des rochers appelle la lumière et la fait revoler en éclats dans le ciel comme sur la mer, et le baigneur dans son bateau, lorsqu’il regarde à travers l’éblouissement fracassé du soleil ionien, peut en même temps plonger le regard dans cinq mètres d’eau sans qu’aucun rocher ni aucune herbe n’interrompe le jeu de son imagination. S’il plonge, il peut imaginer qu’il creuse une brèche dans le plancher de l’espace, jusqu’à ce que ses doigts touchent le sable lourd et plein de sève. Lorsqu’il regagne la surface par le jeu des muscles, il a l’impression que ce n’est pas seulement le ciel bleu qui s’ouvre à l’étreinte de ses bras, mais la voûte même des cieux. Les murailles sont douloureusement tordues dans du muscle volcanique pourpre, vert et nacré. »

A : C’est très juste. J’ai des souvenirs forts de ces paysages. J’imagine Ulysse, comme le raconte Homère, se coucher nu « sous la double cépée d’un olivier greffé et d’un olivier franc qui, nés d’un même tronc, ne laissaient pénétrer ni les vents les plus forts ni les brumes humides ». D’ailleurs, je peux témoigner que cela se pratique plus que jamais dans quelques criques de cet endroit ! Et c’est dans cette tenue qu’Ulysse, seulement couvert d’écume, rencontre Nausicaa aux bras blancs, nullement effarouchée, qui le conduit à son père Alkinoos.
…Mais pourquoi donc Durrell donne-t-il à Corfou l’appellation « Ile de Prospero » ?

Z : Un de ses amis, le comte D., imagine que Kerkyra-Corfou n’est autre que la Sycorax décrite dans la Tempête de Shakespeare. L’Ile où Prospero, duc de Milan, a fait naufrage avec sa fille, est cependant moins accueillante que celle d’Ulysse , puisque c’est celle d’une « sorcière aux yeux bleus »! Mais, au-delà de ces références littéraires prestigieuses (passer d’Homère à Shakespeare, ce n’est quand même pas comme passer de Charybde en Scylla !), qu’évoque pour toi Corfou ?

A : Spontanément : un régal. De ces sortes de moules qu’on nomme « petrosolines » (littéralement : tuyaux qui poussent dans les pierres), des coquillages cueillis par un ami qui s’était empressé de les apporter au restaurant, lequel les avait cuisinés avec de l’huile d’olive et du citron. Un régal, vraiment.
D’autres impressions, encore : la visite du monastère de la Panaghia, soit dit en passant, l’une des plus belles vues sur la baie, les chants étranges et mélodieux qu’on pouvait y écouter, et les kyrielles de thamatas, ces bijoux que l’on apporte en offrande.
Ou encore, cette longue balade en pédalo jusqu’à une superbe grotte…

Z : …Que décrit Durrell :
« À ceux qui aiment le mystère, comme aux spécialistes, il faut révéler l’existence d’une vaste grotte, à la pointe, juste devant la plage que les cartes signalent sous le nom de Hermones. On ne peut s’en approcher que lorsque la mer est parfaitement calme, et son entrée imposante fait penser à un porche gothique ; elle est surmontée par des plaques de roche métamorphique parfaitement lisses, comme si quelque inscription en avait été effacée. »

A : Un refuge idéal pour quelques nudistes. Mais, tu l’as vu avec Ulysse, l’exemple vient de loin. Le plus dur fut le retour par vent de face. Heureusement, après sept kilomètres de pédalo, il y avait les petrosolines…

Z : Ta madeleine, en quelque sorte. Pour moi, cette île, que je ne connais malheureusement qu’au travers des livres, c’est, depuis peu, une image amusante. Elle est de Durrell, dans l’Esprit des Lieux, ce recueil de lettres à des amis sur ses découvertes de voyage. Lors de son installation sur l’île, à l’été de 1935, il écrivit à son ami Alan Thomas ses premières impressions de séjour à la villa Agazini. Les journées étant ensoleillées et très chaudes, il raconte que, sous cette chaleur, les seuls êtres capables de s’activer étaient les abeilles, les lézards et les tortues… Et de noter dans une parenthèse cette belle image : « hier, j’ai surpris une tortue qui écoutait à notre porte ».

A : en grec, la tortue se dit chélonia. D’elle, un dicton antique dit qu’elle ne dit mot de son vivant, mais chante après sa mort, car de sa carapace, Hermès a fait une lyre.


Livre 2: LA VIE ERRANTE

LA VIE ERRANTE



Souhaite que dure le voyage. Que nombreux soient les matins d’été où Avec quelle ferveur et quelle délectation Tu aborderas à des ports inconnus !

Constantin Cavafy


Le corps essentiel de la Grèce, celui qui la fait vivre, respirer, s’échanger avec le reste de la planète, ce corps n’est pas en Grèce, mais sur les mers.

Jacques Lacarrière


A : Je commencerais mon voyage par Ancône. Pour aller vers Corfou, pas besoin, en effet, d’embarquer à Bari ou Brindisi. Le trajet en bateau est certes long. Il n’est pas direct : on passe par Igouménitsa. Mais on s’épargne la fatigue d’une longue route en voiture, et l’on peut traverser l’Adriatique de nuit. J’ai pris l’habitude de dormir sur le pont du ferry, KATASTROMATA, dit-on, c’est-à-dire à même le sol, sur un matelas (gonflable, le plus souvent). Quelle meilleure introduction à la Grèce que de commencer par un séjour un peu long sur un navire ! Décompose la Grèce, et tu verras qu’au fond, il ne restera presque que la montagne et surtout la mer. Sur les pans de la montagne, des oliviers, de la vigne et des figuiers. Sur la mer, tous les bateaux qui font la fierté de la Grèce et des Grecs. Et, posées tout autour du continent, comme nées des flots, toutes ces îles, ces myriades d’îles qu’il faut souvent découvrir au prix de longs voyages en ferries.

Z : Il paraît que la ville d’Ancône a été créée par des grecs qui fuyaient Syracuse, ce qui explique son nom : ANKON, c’est le coude, en grec, en référence à la butte qui protège ce port naturel ! Ancône, c’est déjà un peu la Grèce !

A : Tu me l’apprends. Mais cette fuite des Syracusains, cela me renvoie à l’errance de beaucoup de grecs à travers le monde. Ulysse n’est que l’archétype de la diaspora grecque, « l’exil forcé ou volontaire, la dispersion historique et planétaire des Grecs ». Beaucoup de Grecs d’Asie Mineure ont été en quelque sorte des « boat people » quand ils ont été chassés par les Turcs, il y a près d’un siècle. Ils composent une bonne part de l’immigration récente, depuis 1922, suite à la « Grande catastrophe » de Smyrne.

Z : Et Ancône, qu’en as-tu vu ? Si la ville, à ce qu’on raconte, a subi de gros bombardements pendant la dernière guerre, elle a gardé au-dessus du port quelques monuments anciens, dont l’église Santa Maria della Piazza…

A : J’ai surtout en mémoire le long ruban de plages magnifiques de Rimini, Pesaro… Jusqu’à l’arrivée au port. Et les dômes dorés du Duomo qu’on admire en le quittant. Mais à peine partie, j’ai avant tout la nostalgie– si tu savais combien ce mot est un mot grec, ce « mal du retour » !– du pays que je veux retrouver. « Où que me porte mon voyage, la Grèce me fait mal », écrit Séféris. Le ferry, son casino, ses salles à manger, ses commerces, sa piste de danse, c’est déjà un peu de Grèce. Le casino, c’est Mercure qui le patronne, et tout le monde sait que les Grecs se ruinent au jeu ! Les salles à manger, c’est le plaisir de goûter à nouveau le goût des tiropitakia, ces délicieux petits triangles de pâte feuilletée farcis à la féta. J'aime aussi les traversées, car c'est un moment idéal pour qui a soif de lecture... Je sais que tu me comprendras. Et quelle joie, debout, à l’aube, sur le pont, après avoir guetté les premiers rayons du soleil sur les vagues, de découvrir à l’horizon– désolée, c’est encore un mot grec -, les cimes neigeuses des montagnes albanaises, quand on ne se retrouve pas carrément dans leur ombre !

Z : J’ai lu, en effet, ce qu’écrit Lacarrière sur le nostos, ce désir de retour, et sur le mal que l’on éprouve lorsqu’on veut de toutes ses forces rentrer chez soi, et que cela semble difficile. C’est encore OMIROS, celui qui ne voit pas, l’aveugle le plus célèbre de Grèce, qui en parlait le mieux dans l’Odyssée.

A : Celui qui ne voit pas voit très loin… Arrivés sur le continent, à Igoumenitsa, on peut découvrir, à 30 kilomètres, un lieu que j’aime beaucoup, un village du nom de Perdika. On y trouve un site archéologique (l’antique Perdika), qui s’appelle DIMONASTRO. À proximité, trois gros rochers comme des montagnes que l’on nomme « les trois sœurs » (oi treis adelphes) : ils donnent sur une plage inaccessible en voiture du nom de Prapamali ("derrière la montagne", en albanais). Une plage de sable blanc où vivent des beatniks autrichiens l’été, sous des abris de fortune faits de piquets de bois et de chutes de toile. Ils laissent toujours derrière eux des fresques aux peintures multicolores sur les rochers, qui s’effacent progressivement pendant l’hiver, avec les ressacs de la mer. Les Italiens ont, durant la deuxième guerre mondiale, pillé toute la nécropole de Perdika, un soir. Les villageois n’ont rien pu faire.

Livre Premier : Musiques Tchèques

MUSIQUES TCHEQUES


« La vie des Tchèques est dans la musique »
Bedrich Smetana

Un musée pour Mozart, un pour Smetana, un pour Dvorak, trois scènes lyriques, le Clementinum… : On ne peut pas venir à Prague sans aller à la rencontre de ses musiciens.

C’est par la musique que nous aurions le mieux été introduits dans ce voyage vers Prague. En écoutant plus précisément l’ouverture de Don Giovanni, composée dans la capitale tchèque par Mozart.

Mozart et Prague s ‘étaient enamourés l’un de l’autre, lors de la présentation des « Noces de Figaro » aux pragois. Du délire, paraissait-il. Il s’était installé dans la jolie Villa Betramka, que j’aurais voulu te montrer, située aujourd’hui dans un secteur un peu triste de Prague. C’est là qu’il aurait composé son Don Giovanni et la Clémence de Titus.

Mozart en gage d’amour avait dédié aux tchèques une Symphonie. Les Praguois avaient, en juste retour, été les seuls à prendre le deuil du compositeur et à se rassembler à plus de quatre mille autour de saint Nicolas, aux pieds du Château, pour écouter son amie la cantatrice Joséphine Dussek lui offrir un Requiem, non, pas encore celui qu’il n’avait pu achever, mais un requiem quand même.

Nous aurions fait ce pèlerinage de la villa Betramka à l’église baroque Saint Nicolas, puis effectué un changement de paroisse, à la vieille brasserie « Au St Thomas ».

Nous serions passés sur le Pont Charles, où nous n’aurions pas pu éviter, après un salut à St Jean Népomucène (martyr de la contre-réforme, jeté d’un pont), le musée Smetana, dédié au père de la musique nationale.

Nous retournant vers le vieux pont de pierre majestueux, je n’aurais pas résisté à te parler de cette jolie nouvelle de Leo Perutz qui se nomme « La nuit sous le pont de pierre ». L’histoire d’un rêve d’amour partagé à distance, à Prague, entre la belle Esther, épouse de Mordechai Meisl, et l’Empereur… La fleur bleue du romarin - le roi - et la rose rouge – Esther - se retrouvant sous le pont de pierre.

…Les ondes du fleuve passaient en un murmure. Il y eut un souffle de vent, et le romarin et la rose se retrouvèrent dans un baiser.

Nous aussi.

Plus tard, flânant le long de la Vltava sur le quai Mazaryk, dont les façades étaient éclairées par le soleil de la fin d’après-midi, nous aurions dirigé nos pas vers le Théâtre national.

Nous aurions réservé via une agence spécialisée, deux places pour voir « La Petite Renarde rusée » (Liska Bystrouska) de Leos Janacek. Tu aurais été sous le charme de cette intrigue soutenue par une musique charmante et expressive, qui en renforce l’atmosphère poétique.

L’opéra raconte l’histoire d’une renarde capturée par un garde-chasse, qui arrive à s’échapper, à convoler et à aimer, mais est abattue par le marchand de volailles. C’est l’œuvre juvénile d’un musicien de septante ans, qui était tant satisfait du final qu’il souhaita le voir joué à son enterrement :

Et quand, au mot « laska » (amour) s’éleva en une large courbe cette mélodie si simple, si chaleureuse et expressive, chacun sentit involontairement que, en vérité, pendant cette musique, « les hommes marcheront la tête inclinée et comprendront qu’une félicité qui n’est pas de terre est passée par là » 5

J’aurais voulu te faire partager, enfin, ma chère petite renarde, le grand bonheur que j’avais éprouvé, malheureusement seul alors, en voyant l’œuvre mise en scène au Coliseum de Londres.

Le lendemain, après avoir marché sur les traces de Kafka, visité le quartier juif, ses synagogues et son saisissant cimetière aux pierres tombales entassées, nous serions allés au couvent Sainte Agnès écouter le nouveau quatuor Talich jouer le premier quatuor de Smetana, et l’une des œuvres pour cordes que je préfère : le quatuor « Lettres intimes » de Janacek.

Pourquoi celui-là plutôt que le premier ? À la différence de la « sonate à Kreutzer » contemporain de la « Petite Renarde », mais volontiers tragique, j’y aurais trouvé de la jubilation, l’expression d’une nouvelle jeunesse chez un homme âgé de 74 ans, touché par un amour tardif.

Pris par l’émotion suscitée de ces notes, nous n’aurions su que dire à la sortie du concert :

Se i labbri nostri tacquero, Dagli occhi il cor parlò.




Livre Premier : Au mosilée de Gül Baba

AU MAUSOLEE DE GÜL-BABA


Et je suis ta course vers Vienne et Budapesth Mêlant ma voix à tes cent mille voix, Ô Harmonika-Zug
Valery Larbaud
– Ode

Nous aurions refait ce chemin ferroviaire emprunté par Larbaud vers Budapest. Tu te souvenais, comme Tabucchi, de chaque mot de son Ode magnifique. C’est d’ailleurs toi qui me l’avais révélée. Les temps étaient moins poétiques, et de Munich, où tu voulais t’entretenir avec la Judith de Caravage, le Magicien d’Albert Dürer ou la Madeleine de Rubens, je ne sais plus exactement, nous nous serions contentés d’un T2 dans un train « Euro-night », en lieu et place de l’Harmonika Zug.

Il n’y aurait pas eu de cantatrice aux yeux violets dans la cabine d’à côté pour nous réveiller à huit heures. D’ailleurs, nous n’aurions pas eu besoin d’elle ni de son sulfureux soupir sensuel pour être en mesure d’admirer, vers six heures du matin, la forêt viennoise, puis, pendant près de trois heures les rives du Danube, vers notre destination finale.

À vrai dire, nous serions restés quasiment éveillés toute la nuit, tant nous aurions eu de choses à découvrir à deux dans notre T2 ! La douceur de vivre dans une cabine de l’Euro-night…

Arrivés à Budapest à neuf heures du matin, nous serions arrivés d’un trait de tramway à l’Hôtel Papillon, près du vieux Buda.

L’endroit était plaisant et à une encablure de la vieille ville. Nous aurions entrepris sa découverte après une petite sieste, et un brunch à l’Institut Français, d’où nous aurions admiré le Parlement, en découvrant les nouvelles du « Monde ».

Après avoir jeté un œil à l’exposition du moment, nous nous serions précipités au premier étage vers la librairie.

Nous aurions pris de la hauteur en prenant le téléphérique qui part du pont des chaînes. Vues sur le Danube et Pest. Le Château, à notre gauche, la vieille ville à notre droite.

Nous aurions décidé de porter nos pas vers le château pour visiter la galerie nationale. Un arrêt à la fontaine Matyas, qui met en scène le roi Matyas Corvin et la belle Ilonka.

Dans la Galerie nationale hongroise, nous aurions longuement admiré les salles consacrées aux arts gothiques, et aussi celles qui sont consacrées à la peinture hongroise. J’aurais aimé plus particulièrement les taches rouges, roses et blanches sur fond vert du « Pique-nique en mai » de Sinyei Merse, et toi les couleurs et la composition du « Peintre » de Karoly Ferenczy, a moins que ce ne soit l’inverse.

À la sortie du musée, nous serions allés enfin vers la vieille ville, en commençant par une halte à la pâtisserie Ruszwurm : une pâtisserie bien méritée, dans une atmosphère chaleureuse, avec ce que l’ex-empire austro-hongrois a produit de plus goûteux.

Nous nous serions longuement promenés dans la maison du Vin Hongrois. Nous aurions eu peine à imaginer avant de pénétrer dans ce temple la diversité et la richesse du vignoble hongrois sans ce passage obligé dans le temple du vin. La découverte des saveurs suaves du Tokaj Fürmint ou robustes de l’Egri Bikaver nous aurait convaincus de la qualité exceptionnelle de certaines productions locales. Nous aurions pris tout le temps nécessaire pour goûter ces vins des plus subtils aux plus puissants.

Pour nous dégriser, enfin, comme j’en rêvais déjà le jour où j’avais découvert le lieu, car mon cerveau était déjà occupé de ta présence, je t’aurais emmenée à un jet de pierre de l’hôtel, juste avant la tombée de la nuit, dans l’un des endroits les plus paisibles de Budapest. Le Mausolée de Gül Baba, le « père des roses », sensé avoir amené de Turquie des variétés de roses que l’on admire aujourd’hui autour de l’édifice. C’est l’un des rares vestiges visibles de la présence ottomane à Budapest, avec les Bains et un mirhab à peine caché dans une église de Pest.

…La splendeur orientale. Tout y parlerait à l’âme en secret Sa douce langue natale.
Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté.


De là, on aurait pu observer les deux rives du Danube.

En contrebas, les bains Lukacs, anciens bains ottomans, décorés à l’époque baroque et dédiés à Saint Luc, où nous aurions prévu de nous baigner et délasser.

Plus loin, sur la même rive, les plus anciens bains de Budapest, les Bains Kiraly, de forme octogonale, où, malheureusement, nous n’aurions pu aller que séparés.
Au sud, la vieille ville de Buda et le Château.

Sur l’autre rive, nous aurions pu distinguer, après l’île Marguerite, le Parlement.

Et, entre les deux rives, la succession des ponts, dont le majestueux pont des Chaînes, gardé par ses lions débonnaires.

Nous aurions alors sorti de nos sacs les quelques ouvrages plaisants achetés à l’Institut Français, que nous aurions pu lire jusqu’à ce que la nuit s’installe complètement, dos contre dos, dans le jardin du Mausolée, après avoir enregistré et aimé ces paysages.

Oui, c’est dans cette atmosphère qu’il ferait bon lire, - là-bas où les heures plus lentes connaissent plus de pensées…
….

Dis-moi, est-ce que ce serait comme ça, si c’était ?
Or che mi conoscete, Parlate voi, deh !parlate …

Livre Premier : Chansons Napolitaines

CHANSONS NAPOLITAINES


J’aurais découvert Naples au travers d’un roman méconnu d’Alexandre Dumas : « La San Felice ». Injustement méconnu, et pourtant, né de la nécessité : il révèle un Dumas dans le culte de son père, général Républicain fait prisonnier en 1799 par la coalition royaliste liguée contre l’éphémère République Parthénopéenne, et qui, libéré après vingt-cinq mois terribles de détention, mourra à peine trois ans et demi après la naissance de l’écrivain.
Un roman qui en quelque sorte serait né trois ans avant la naissance de Dumas, donc…Rendant impérieux son engagement aux côtés de Garibaldi, chemise rouge du Risorgimento, pourvoyeur d’armes, enrôleur, rédacteur en chef de l’Independante et enfin directeur des musées et des fouilles. Les pages de ce récit épique et passionnant auraient aussi été un guide magnifique des rues de Naples, dont Dumas écrivait, après le départ d’un séjour en 1845 :
« En m’éloignant de ce pays enchanté, j’éprouvais donc quelque chose de semblable à ce qui doit se passer dans l’âme de l’exilé disant un dernier adieu à sa patrie. Oui, je m’étais épris de tendresse, de sympathie et de pitié pour cette terre étrangère que Dieu, dans sa prédiction jalouse, a comblée de ses bienfaits et de ses richesses ; pour cette oisive et nonchalante favorite dont la vie entière est une fête, dont la seule préoccupation est le bonheur ; pour cette ingrate et voluptueuse sirène qui s’endort au bruit des vagues et se réveillant aux chants du rossignol, et à qui le rossignol et les vagues répètent dans leur doux langage un éternel refrain de joie et d’amour… »

Tous deux épris de l’Italie, nous aurions voulu constater de visu ce formidable appétit de vivre prêté aux napolitains.

Plus attachée aux arts vivants qu’aux arts plastiques, la « Ville neuve » ? Sans doute, car nous ne connaissions pas de grand peintre, ni de grand sculpteur qui en soit originaire, à la différence de Florence. Ceci sans compter sur les tableaux de peintres essentiellement étrangers que collectionnait la famille royale. Flaubert, ce grand voyageur, s’extasiait en son temps sur une Adoration des Mages de Lucas de Leyde, aujourd’hui au Capodimonte.

Des musiciens, par contre, nous en aurions découvert à la pelle. De Gesualdo, le fantasque musicien assassin, à Paisiello, en passant par les Pergolese, Cimarosa ou Piccinni, en n’omettant pas les célébrités de passage, comme Roland de Lassus, devenu pour la circonstance Orlando di Lasso, ou encore le praguois Joseph Myslivecek, que les napolitains pour la commodité appelaient « Il divino Boemo ». Et Bellini, d’origine sicilienne, mais formé au Conservatoire de Naples, l’auteur de tant d’opéras à succès ! Et même Stravinski, qui, bien avant de trouver sa dernière demeure dans le cimetière de l'île San Michelle, à Venise, exhumait les oeuvres de Pergolese et de ses contemporains pour en faire, à la manière d'un pastichio le ballet Pulcinella, et son trio vocal amoureux.

Ce qui était l’esprit de Naples se retrouvait pleinement dans le contenu des canzone villanesche que j’aurais livrées à tes oreilles encore jeunes et naïves (!) : elles sont souvent friponnes, et en tout cas galantes, mais la plupart des musiciens sérieux n’hésitaient pas à en composer au XVIe siècle. Le fado ne se serait guère acclimaté sous le ciel napolitain.

La traduction des paroles de « Madonna io sono un medico perfetto » t’aurait particulièrement amusée et moi-même, d’humeur badine, j’aurais fait étalage de mes talents de médecin à la manière de la chanson.

De notre chambre à l’hôtel Rex, sur le front de mer («bien situé entre le théâtre San Carlo et les plages », disait le guide) nous aurions pu entendre l’écho des chansons napolitaines d’aujourd’hui, aubades lancées à la cantonade :

Te voglio, te cerco, te chiammo, Te veco, te sento, te sonno…

Nous aurions pu, tôt le matin – oh, une fois, seulement !- en l’absence d’autres touristes, redécouvrir la Parthénope éternelle,

« Celle de l’avenir, plutôt que celle du passé, décor permanent pour les scènes de plusieurs siècles ; longues perspectives de façades jaunes, blanches, roses et gris-bleu quadrillées de vert par les persiennes et les volets, de terrasses, de cirques où la lumière est toute seule au centre de sa conquête, de colonnades, de portiques, de statues. »
Puis nous aurions retrouvé les cris et la musique de Naples au Mercato, lieu où, paraît-il, la Campanie déverse tous ses fruits, et le golfe, tous ses poissons !

Nous aurions, instruits par Dominique Fernandez, retrouvé les joies de l'enfance en dégustant les goûteux gâteaux napolitains, et flânant dans toutes les églises baroques et les palais légués par la domination espagnole
O ces voûtes croûlantes de nappes onctueuses, O ces vieux ors brunis comme des fleuves de caramel...

Nous serions descendus vers Santa Lucia prendre un bain de mer, comme les Napolitains, près du Castel dell’Uovo, l’un des monuments les plus anciens de Naples..

Aurions-nous pu y retrouver, parmi les pièges à touristes, l’un de ces fameux restaurants populaires où l’on peut manger des langoustes excellentes et des macaronis aux fruits de mer arrosés de vin de Capri, essentiellement fréquenté des napolitains et des initiés, et même déguster une vraie mozarella de buflonne, arrosée d'huile d'olive vierge et d'origan? Les chants auraient été à nouveau au rendez-vous.

Il paraît que la route qui monte de Santa Lucia jusqu’au Volmero est l’une des plus exquises qui puisse se trouver en Europe. 4 Nous l’aurions empruntée de nuit, après le repas, pour voir Naples, son golfe, ses îles, le Vésuve, briller de tous leurs feux.

Nous aurions plusieurs fois repris ce chemin de jour, à pied, en voiture ou par le funiculaire, pour nous émerveiller tantôt des jardins qui l’entourent, avec leurs citronniers, leurs bigaradiers, leurs pins, leurs palmiers, leurs cyprès ; tantôt de l’affleurement des rochers sous la végétation ; tantôt des habitations. Échappant à l’absurde babil d’un barbant barbouilleur, nous aurions pris l’habitude de nous asseoir au sommet du Volmero pour contempler au grand soleil ces splendeurs que nous n’avions pu qu’imaginer dans la nuit, puis pour ouvrir un livre, ou simplement, nous reposer après l’effort de la montée, près du château Saint Elme ou mieux, sur sa terrasse.

Pour finir un séjour dans cette ville dédiée à la musique, nous n’aurions pu trouver rien de mieux, après des emplettes à la galerie Umberto II, que d’aller au San Carlo écouter et voir La Norma de Bellini et son célèbre « Casta Diva », immortalisé par La Callas.

(Le manuscrit de « La San Felice » est aujourd’hui à Prague, heureuse coïncidence avec ce qui suit.)




Livre Premier : Vous souviendriez-vous?

VOUS SOUVIENDRIEZ-VOUS ?


Vous souvenez-vous
Le train de nuit, une frontière
Et Barcelone, l’hiver ?
Vous me filmiez et vous m’aimiez
Près des navires de guerre.
Où êtes-vous, perdue,
Éperdue dans ces rues ?
Yves Simon.

Vous souviendriez-vous de cet embarquement nocturne à la Gare d’Austerlitz ? Un coup de tête, une impulsion irrésistible nous aurait fait quitter la grisaille pour la ville de Gaudi.

Pourquoi Barcelone ? Parce que cette chanson d’Yves Simon des années 90 dont tu te remémorais. Parce que ces excursions trop courtes, rêvées puis faites, chacun, en villégiature au pays catalan. Parce que les pas des danseuses de sardane, d’une élégance rare, sur le parvis de la cathédrale. Parce que l’envie de voir de nos yeux, du parque Güell, la Sagrada Familia et toute la ville à nos pieds. Parce que Miro et Picasso. Parce que le Liceu, brûlé, rebâti à l’identique, comme la Fenice de Venise. Parce que la descente de la Rambla, le soir de préférence, est une fête toujours recommencée. Parce que Pepe Carvalho, le privé inventé par Manuel Galvez Montalban, et sa « cantine », casa Leopoldo ...

Le Correo plein de lenteur 1 a été remplacé par un Euro-night banal. Un compartiment pour nous deux, trop chaud, ce mois de février. Un long arrêt à Limoges et les bruits des machines qu’on change,

…Miraculeux bruits sourds,
… Vibrantes voix de chanterelle

des trains de marchandise qui passent à côté. Nouveau départ, bercés ensemble, par le doux rythme syncopé du train, qui aurait évoqué, à ce moment là « Why do I love you » interprété par le saxo de Charlie Parker.

À la fin de la nuit, Perpignan, Collioure, une frontière, puis Figueras et Girona, où il aurait fallu changer de train pour Barcelona-Sants, au cœur de la ville.

Trouver l'office du tourisme local, une chambre, un guide en Français…

J’aurais aimé ce vent vif et frais venant de la Méditerranée : il nous donnait envie de nous rapprocher encore.

Tu aurais goûté au chocolat crémeux de chez Viader, avant de prendre possession de notre chambre dans un petit hôtel de la Plaça Reial. A côté d'une librairie où aurait vécu la sulfureuse Clara, ses sept chats et deux cacatoès.

De là, nous aurions emprunté la Rambla en direction du monument à Colomb et du vieux port. Là, ni Caravelle pour l’Amérique, ni navire de guerre, mais du moins nous pouvions nous aimer près de l’embarcadère vers l’île Majorque.


Nous aurions appris dans le guide acheté à la gare, que, du haut des 153 mètres de l’hôtel Arts, on pouvait par temps clair en voir les rivages. Nous aurions décidé de le vérifier.

Toujours en quête de hauteur,

- Nous aurions emprunté l’antique et redoutable téléphérique vers le Monjuich.

(Montalban imagine Hercule contemplant du « Mont Jovis » sa mythique création :

J’ai gravi la montagne afin de t’observer
Allongée sur le sol tout habillée du blanc
Des pierres du pays, admirée et aimée
Pieds mouillés par les vagues de la mer déferlant.

De Montjuich, on se représente les premiers habitants de ces terres observant les voies maritimes et terrestres. C’était bien avant qu’on y installe une citadelle de sinistre mémoire. Celle-là même où l’on fusilla le pédagogue anarchiste Francisco Ferrer en 1909. Celle-là même où l’on exécuta au garrot, le 2 mars 1974, la dernière victime du franquisme, Salvador Puig Antich. Je me souviens, jeune étudiant, avoir battu les pavés de Lille pour dénoncer ce crime.

Montjuich qui pleure, Montjuich qui rit : ici, on a aussi beaucoup chanté et aimé à l’ombre des figuiers parfumés, on s’est rassasiés des eaux fraîches et gratuites. Aujourd’hui, surplombant la vieille ville, se succèdent musées, promenades et jardins. Mais pour les pleurs et le souvenir, l’autre côté de la montagne abrite, vers le Llobregat, le Cementeri Nou, cimetière neuf, où les anonymes et les caveaux de familles bourgeoises côtoient les tombes des héros républicains.)

-…Ou encore, nous aurions grimpé vers le mont Carmel pour jouir de ce belvédère prestigieux qu’est le Parque Güell, patrimoine mondial de l’humanité, inventé par Gaudi. Dragon polychrome, animaux de faïence, colonnades, viaducs et pavillons entourent généreusement un banc de mosaïque infini, qui surplombe l’Eixample et, dans une vue uniquement bordée par la mer, au loin, permet d’admirer la plupart des monuments remarquables de la ville. À commencer par l’inachevée Sagrada Familia. On aime…0u pas. Montherlant disait d’elle « cette monstruosité ahurissante ! ».

- …Plus haut encore et toujours, à travers les forêts de Vallvidrera, rendre hommage à un fabricant de pastilles qui créa le funiculaire vers le Tibidado, puis, tout là-haut, sur la plus haute cime, embrasser l’horizon, puis nous-mêmes, en contemplant la pluralité des paysages urbains de Barcelone. Barcelones, comme l’écrit Montalban.

Et j’aurais voulu entendre à ce moment précis le saxophone de Charlie Parker jouer « If I should lose you ».

Livre Premier : Nuits dans les Jardins d'Espagne

NUITS DANS LES JARDINS D’ESPAGNE



Plang... Imagine un accord plaqué puis des cordes sul ponticello, des effets de cors lointains.

Le générique de ce voyage-là a été emprunté à Manuel De Falla, « Nuits dans les jardins d’Espagne ». L’atmosphère nocturne est admirablement rendue par les sonorités feutrées et graves des cordes. Par contraste, le piano de Clara Haskil égraine des notes aiguës évoquant le son de l’eau qui s’écoule des fontaines dans les bassins.Andalucismo universalizado. Comment un poème musical peut-il avoir éveillé chez moi une telle envie de me rendre sur place? Ecoute.

Peut-on s’enfermer dans les jardins de l’Alhambra la nuit pour essayer d’y retrouver les notes assemblées par De Falla ? Oui. La visite de nuit est permise, et même organisée. C'est de plus un moyen d'échapper au flux conséquent des touristes du jour.

L’occasion en fut mille fois donnée au compositeur . Il me plaît de l'imaginer accompagnant Garcia Lorca, un soir de 1922, pour inventer le festival du Cante Jondo. Etabli à Grenade jusqu’à ce que les franquistes l’en chassent, De Falla commence son concerto par l’évocation du Generalife, résidence de campagne des rois, voisine de l’Alhambra, l’un des plus parfaits jardins maures actuellement conservés, avec les Jardines del Partal, qui prolongent le palais des Nasrides, et que je préfère. Parce qu'ils ménagent en douceur une transition avec le Palais.

Passées les allées de cyprès et de lauriers roses, sur les pas du compositeur, c’est, dit le guide vert, « Le jardin arabe par excellence » qui se découvre. « Extraordinaire situation… Caractère intimiste et sensuel… ». Sensuel, oui.

Songe à la douceur d’aller s’y reposer ensemble !

Structuré sur plusieurs niveaux, de manière à ce que chaque jardin ne gêne pas la vue de l’autre, ce jardin est traversé de canaux dont l’eau, d’étage en étage, tombe en cascades joyeuses et bruissantes.

J’aimerais que nous les écoutions avant d’aller sur le belvédère admirer la colline voisine de l’Albaicin, cette médina blanche qui lui fait face. Les espagnols disent « mirador ». Admirons au loin ces anciennes mosquées qui se nomment aujours'hui saint Nicolas ou saint Sauveur.

Plus haut, nous pourrions entrer dans les jardins de l’Alhambra proprement dit. Le Palais des Nasrides, avec sa cour des Myrtes fendue en son milieu par un bassin qui reflète la tour de Comares, la cour des Lions, le jardin de Daraxa puis les jardins del Partal, sont déjà pour moi bien plus que des noms : des parfums, des images, un refuge futur. Un refuge pour la nuit ?

Cette-fois-ci, je te ferais écouter, en même temps que le travelling avant dans l’Alhambra, « Le Jardin des Myrtes », mélodies andalouses du Moyen-Orient.

La feuille de myrte était, dit-on, dans l’Antiquité, symbole de gloire et d’amour. On fait de ses baies un vin prisé. Un sâqî nous en aurait versé une coupe à l’instant même où nous souhaitions prendre un peu de repos dans notre visite, rythmée par la nawba. J'imagine Blanca Li, danseuse grenadine, sautiller sur sa musique...

Après Chateaubriand, Washington Irving, diplomate et voyageur américain, dès le printemps de 1829, eut l’insigne honneur d’être hébergé à l’Alhambra, à l'époques où le tourisme de masse n'existait pas. Théophile Gautier eut luis aussi ce privilège, logeant alternativement dans l'une ou l'autre des salles qui entourent le patio des lions. Irving a joué un rôle moteur dans la réhabilitation du lieu. Il raconte :

« Sous ma fenêtre, le jardin est doucement illuminé ; les orangers et les citronniers sont pailletés d’argent ; et la fontaine étincelle dans le clair de lune où l’on perçoit même la rougeur de la rose.
J’ai passé des heures à ma fenêtre à respirer l’air embaumé du jardin et à rêver aux fortunes diverses de ceux dont ces élégants vestiges rappellent l’histoire. Parfois, à minuit, lorsque tout repose, je descends errer à travers le palais…La température d’un minuit d’été andalou est purement céleste. On se sent comme transporté dans une atmosphère supérieure ; on éprouve une sérénité d’âme, une légèreté d’esprit, un bien-être physique qui font du seul fait de vivre un délice. L’effet du clair de lune sur l’Alhambra a également quelque chose de magique : les fentes et les crevasses, les moindres taches de rouille disparaissent alors ; le marbre reprend sa blancheur primitive ; les longues colonnades paraissent s’éclaircir ; les salles s’illuminent d’un rayonnement diaphane… » 7
...

Pourrais-je mieux dire? Imagine que les éclairages nocturnes ne viennent que de l'astre de la nuit.
Les nuits d'été sur l'Alhambra sont fraîches et agréables, au regard des températures de la journée. Nous sommes aussi à près de sept cent mètres de hauteur. C'est le moment où les parfums des jardins exhalent toute leur puissance.

On dit que, chassé pour toujours par les rois catholiques le 2 janvier 1492, le dernier roi musulman, le « petit roi » Boabdil,emprisonné enfant par son père dans la tour de Comarès, pleura à l’endroit dit du « Suspiro del Moro », en se retournant sur la dernière capitale du royaume arabo-andalou, après avoir confié les clés de la ville aux rois catholiques. Et la légende rapporte que sa mère Fatima lui dit : « pleure comme une femme ce que tu n’as pas su garder comme un homme ».

L'infortuné Boabdil, emmenait avec lui bon nombre de ses partisans et leurs familles, dont le jeune Hassan al- Wazzan, qu'on appela plus tard Léon l'Africain. Repliés au Maroc, Grenade continuait de hanter leurs rêves. Mes histoires sont pleines de ces paradis perdus.

Du Suspiro del Moro, si nous allons un jour ensemble jusque là, j’aimerais que nous regardions une dernière fois Grenade pour nous en souvenir pour toujours, et chaque fois que nous écouterions « Nuits dans les jardins d’Espagne ». Et si ce spectacle t’arrachait quelques larmes d’émotion, je me ferais une joie de te consoler.



jeudi 24 juillet 2008

Livre 2:PETIT SUPPLEMENT AUX VOYAGES EN MEDITERRANEE


La vita continua anche Si un sogno cadé

Claudio Baglioni


À quoi bon en parler ? Il m’arrive parfois, La nuit, de rêver que je suis là, ou bien là, Et au matin, je m’éveille avec un désir de voyage.

Valery Larbaud



SYNGRAPHEAS


Ariane : Ne trouves-tu pas que tu fais ton intéressant, avec un tel titre ? (Ici, l’auteur a édulcoré l’expression habituelle de sa locutrice, plus imagée, mais moins dans le ton de ce qui suit).
Zénon : C’est avant tout un hommage à Diderot. J’ai découvert naguère, à Tournai, près de la cathédrale, rue du Puits Wagnon, un « bar à lire » dont le nom de baptême est l ’« Ephémère ». Espérons que ce lieu ne le sera pas, car j’espère bien t’y emmener un jour ! Dans ce petit café, il y a, en effet un choix très éclectique d’ouvrages, qui vont du « Grand Sommeil » de Chandler au « Lion » de Kessel en passant par…
A : Le rapport avec ton titre ?
Z : J’y viens, patience !… En passant par le « Supplément aux Voyages de Bougainville » de Denis Diderot ! Ce petit ouvrage que j’ai redécouvert là-bas présente à mes yeux deux intérêts : son thème et son style.
A : Son thème ? J’ai deviné que cela avait quelque rapport avec ton goût actuel pour les histoires de voyage.
Z : Tout juste ! Diderot apporte des compléments et des développements à un article qu’il a réalisé sur les récits de voyage de Bougainville. Il utilise à sa manière le procédé des « Lettres Persanes » en examinant nos mœurs au travers du regard d’un tahitien.
A : Et le style ?
Z : Très typique du travail d’écriture de Diderot : Il utilise la forme dialoguée, comme nous le faisons en ce moment ! Deux locuteurs, A et B, expriment leurs opinions à propos des « Voyages autour du monde » de Bougainville. Ce procédé a été utilisé de nombreuses fois par Diderot. J'ai d'ailleurs découvert récemment, dans le même genre, l' « Entretien d'un philosophe avec la Maréchale de *** », qui m'a beaucoup plu. Surtout la description de la dame: « Elle a la douceur peinte sur son visage; et puis un son de voix et une naïveté de discours tout à fait avenants à sa physionomie ». « Un tableau de Raphaël du plus beau style », écrit encore Diderot ...Le dialogue est piquant, et la dame bien moins naïve qu'il ne le dit. J'ai pensé à toi.

A : Je ne sais pas comment je dois le prendre...Mais si je comprends bien, tu m’enrôles dès à présent dans ton opuscule. J’espère ne pas y être seulement un faire-valoir !

Z : Que non ! Nous partirons ensemble, par l’imagination et le souvenir, autour de la Mer par excellence, mare nostrum, Méditerranée, les villes les plus merveilleuses qui l’entourent, souvent créées ou modelées par les peuples voyageurs, phéniciens, grecs, juifs ou arabes. Par l'imagination, les souvenirs, et les livres aussi. Grâce à eux, j'ai embelli ma vie de voyages que je n'ai pas faits. « Je suis avant tout un lecteur. Ce sont mes lectures qui déterminent ce que j'écris »2. A la différence de Baldassare, le livre que je recherche au cours de ces voyages est en train de s'écrire. Et tu contribueras autant que moi à cette découverte littéraire. Tu sais, j’ai appris récemment de Jacques Lacarrière que le mot utilisé par les grecs pour désigner l’écrivain est « Syngrapheas », celui qui écrit avec… Avec qui ? Avec ses lectures, ses lecteurs, ceux qui l’entourent. Eh bien moi, je ne saurais écrire pour moi seul ; j’écris avec toi et pour toi, qui me lis, qui suggère, qui propose, et qui m'as arraché à ma vieille enveloppe. I have written nothing but in care of thee.

A : Tu ne me demandes pas mon avis ?

Z : C’est l’avantage du narrateur : j’ai posé une fois pour toutes le principe selon lequel tu étais d’accord pour participer à cet échange. De toute façon, c’est moi qui écris, je retranscrirai tes contributions et j’inventerai au besoin tout ce que tu ne diras pas, si cela m’est utile. Mais je connais ton intérêt pour ces rivages que je veux évoquer et je suis sûr que tu voudras bien, directement ou indirectement, dérouler pour moi le fil de tes voyages, le mêler aux miens. Compte sur moi pour butiner auprès de toi, petit à petit, et parfois sans que tu t’en rendes compte, tout ce qui fera mon miel.

A : Eh bien, soit, nous échangerons ensemble, comme l’écrivait Lacarrière, à propos de « tous les lieux, rumeurs, parfums, chants et visages » qui peuplent ton imaginaire, tes souvenirs et les miens, comme nos lectures communes. Quelque chose me dit que tu as déjà commencé, comme tu le dis, à « butiner ». Bzz !

mercredi 23 juillet 2008

Livre Premier: SUITE DE DIVERTISSEMENTS POUR QUI AIME PARCOURIR LE MONDE


LISBON REVISITED.


La préparation du terrain aurait été rondement menée.

J’aurais commencé par le cinéma : au début de l’histoire, je t’aurais montré « Lisbon story » de Wim Wenders, avec la bande son du groupe Madredeus.

J’aurais ensuite déniché une vieille copie VHS de « La ville blanche » de Tanner.

Malgré la qualité défaillante du support, tu y aurais découvert les murs blancs de l’Alfama (déformation de l’arabe : alhama, évoquant la présence d’anciennes fontaines sur cette colline), et moi je me serais remémoré un film dont le souvenir s’estompait.

Passant du noir et blanc à la couleur, j’aurais trouvé, je ne sais trop comment, « Souvenir de la Maison Jaune », un film de et avec Joao Cesar Monteiro. Je savais que tu aurais été séduite par l’étrangeté de sa construction, par Monteiro lui-même, son humour, son personnage lunaire au visage évoquant vaguement la tête de Fernando Pessoa, et par les azulejos forcément azuréens qu’on découvre au fil de ses errances lisboètes.


Je t’aurais dit que les azulejos découverts tout au long du film et qui décorent les demeures des plus modestes aux plus fastueuses, les bâtiments publics comme les églises baroques, étaient manifestement d’origine arabe. Pourtant, les Portugais, surtout à l’époque baroque, avaient su se défaire des motifs abstraits pour représenter, le plus souvent dans des motifs peints au bleu de cobalt, des scènes religieuses ou de genre.



Tu aurais déniché un ouvrage sur les collections du Museu Nacional do Azulejo, couvent Madre de Deus.

J’aurais aussi trouvé un moment pour te faire écouter Bevinda, naguère plus portugaise que ceux qui vivent en son pays d’origine, et les violoncelles chaleureux qui l’accompagnent dans son album « Pessoa em pessoas ». Et les fadistes Christina Branco, Misia ou encore « la » Guerreiro, accompagnée d'une guitare portugaise qui pleure en riant, et vice-versa . Pour le plaisir d’entendre chanter la langue portugaise qui se chuchote parfois dans les quartiers de Roubaix, la capturer dans le pavillon de l’oreille.

Tu m’aurais alors fait part de tes propres découvertes en matière de fado, et de l’étrange prémonition de la mort d’Amalia Rodriguez dont tu gardais le souvenir.

(Du fado, une chanson dit :
Je me promène à midi sur les quais
Et un soir j’entends les fados
Pousser leur plainte dans les profondeurs de la nuit
La vie est une tristesse immense
Tout mon être est étreint
Dans cette torture qu’est l’attente.

C’est un peu toujours cela un fado. Je me rassure pour les Portugais, et parfois pour moi-même, en me souvenant de ce qu’écrit Kundera : « le chemin de la chair passe par la tristesse ». Parfois.)

Tu m’aurais aussi parlé d’Antonio Lobo Antunes, et, particulièrement de l’ ’’ Exhortation des crocodiles ». Ces paroles de femmes t’auraient beaucoup plu.
J’aurais mis bien en évidence dans ma bibliothèque, dans laquelle il t’était arrivé de picorer, les œuvres de Fernando Pessoa, de Jose Saramago, « Pereira prétend », et surtout « Requiem », de Tabucchi.

Toutes les photos de mon séjour de 91, que j’avais accumulées en autant de signets dans la biographie de Pessoa par Brechon, seraient comme par hasard tombées sur le carrelage, et tu les aurais donc vues de tes propres yeux.


J’aurais même renforcé ta curiosité en laissant sur le bureau les œuvres poétiques d’Alvaro de Campos (l’un des hétéronymes de Pessoa), ouvertes au beau milieu de son Ode Maritime.

C’était une excellente entrée en matière pour parler du Tage, ce fleuve si large et majestueux à Lisbonne qu’Ulysse en tomba, paraît-il, amoureux. J’en aurais profité pour glisser dans la conversation que je ne concevais plus désormais d’arriver à Lisbonne autrement que par la mer.


« Pour le voyageur qui arrive par la mer, Lisbonne, même de loin, s’élève comme une vision de rêve, et se découpe clairement contre le bleu vif du ciel que le soleil réchauffe de son or », écrit Pessoa. Cela ne se discute donc pas. L’idée de l’arrivée par la mer nous aurait remis en mémoire les vers de Cendrars :

Au large du Portugal la mer est couverte de barques et de chalutiers de pêche
Elle est d’un bleu constant et d’une transparence pélagique…

Je me fie toujours à ton sens de l’organisation et tu te serais donc mise en quête d’informations pour savoir comment parvenir en bateau à Lisbonne et débarquer au Terreiro do Paço.

Nous aurions convenu que l’automne était le moment le plus propice à cette escapade. Cette saison est en effet plus sèche que le printemps, et elle serait délicieuse, si, par contraste avec le bleu des azulejos et d’un ciel plus clément, on voulait bien admirer les paysages qui s’enflamment de feuilles rouges et jaunes ocre…

Il fallait juste combiner :
Les dates de passage des bateaux.
Les horaires du train couchettes qui descend d’Irun vers Lisbonne, mais qui s’arrête à Porto, lieu de départ du bateau. Nous aurions fait en sorte de s’y arrêter un peu.
La recherche d’un hôtel modeste mais de caractère, dont nous pourrions nous souvenir.

Notre choix se serait porté sur le « Ninho das Aguias » (nid d’aigle, évidemment !), un hôtel près de la Citadelle San Jorge disposant d’une vue exceptionnelle. Vue sur le Tage d’un côté, vue de l’autre sur les paons qui squattent les hauteurs de la citadelle. Une chambre aux meubles luisants, polis par les ans.

J’aurais - évidemment ! - complété mon guide « Voir » d’une édition récente de l’incontournable « Guide du Routard », pour que nous puissions composer à deux le programme de nos découvertes. En ménageant du temps pour la flânerie, la lecture, les caresses... et quelques bains si le temps le permettait, vers les plages.

Tu y aurais donc repéré nombre de coins de verdure propices au repos, de la citadelle si proche de l’hôtel convoité, au jardin de la Fondation Gulbenkian. Je t’aurais raconté que j’y avais jadis photographié avec leur consentement un jeune couple luso-hollandais émouvant (surtout elle !).

… La quête aurait été belle et passionnante, mais mémorables davantage encore l’arrivée à Lisbonne et les premiers pas sur la terre ferme, Praça do Comércio. Tu m’aurais alors témoigné ta reconnaissance d’un baiser fougueux, comme sur la photo de Stephen Sheffield qui orne la couverture du recueil de Tabucchi « Il se fait tard, de plus en plus tard ».